Le Blog de Charles Kabuya

RDC : COMPRENDRE LE CONFLIT EN ITURI

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L’Ituri est l’un des quatre districts de l’ancienne province Orientale. Ce district est devenu une province à part entière depuis juillet 2015, conformément aux dispositions de la nouvelle constitution, promulguée en 2006, qui porte le nombre des provinces à 26 au lieu de 11 auparavant. Avec une superficie de 65.658 Km2, l’Ituri est peuplé de plus de 5 millions d’habitants appartenant à plusieurs ethnies. Les Hema et les Lendu sont les deux ethnies les plus influentes de la province. 

 

Recelant de terres fertiles, de ressources forestières ainsi que d’importants gisements de minerais, l’Ituri fut qualifiée de « suisse congolaise » par les belges à l’époque coloniale. C’est un territoire frontalier de l’Ouganda dont les richesses, notamment l’or des mines de Kilo-Moto,  sont convoitées par ce pays, et aussi par le Rwanda. Ainsi, lorsque l’Ouganda contrôla ce qui était alors un district, au plus fort de la guerre d’invasion rwando-ougandaise, il se permit de le fusionner administrativement avec le district du Haut-Uele, l’ensemble devenant le Kibali-Ituri, dirigé par un gouverneur nommé par…les autorités militaires ougandaises.

 

Plus récemment, un gisement pétrolier a été découvert en Ituri, à cheval entre l’Ouganda et le Congo, renforçant l’intérêt de cette région pour les différents protagonistes. Alors que l’exploration de cette nouvelle manne commence à peine, des tensions sont déjà perceptibles. Il faut dire que l’enjeu est de taille car on estime, rien que du côté ougandais, à 2 milliards de barils les réserves pétrolières. Tandis que du côté congolais les prospections effectuées par la compagnie Oil of Congo du groupe Fleurette (appartenant à l'homme d'affaires Dan Getler) estiment les réserves pétrolières à 3 milliards des barils. Au prix actuel du baril de pétrole brut, qui se situe autour de 60 dollars, c'est plus de 180 milliards de dollars de réserves pétrolières que recèle le sous-sol de l'Ituri.

 

Pour revenir à la genèse du conflit, celui-ci fut au départ un conflit local latent. Il sera exacerbé par la situation de guerre importée dans la province orientale par les troupes rwando-ougandaises en 1998 et par l’exploitation illégale des ressources naturelles du district par ces dernières. Les affrontements communautaires provoqueront une tragédie humaine sans précédent dans la région. Ainsi dans le rapport spécial du Secrétaire général des Nations-Unies au Conseil de Sécurité du 16 juillet 2004, on pouvait lire ceci :

 

« La situation des droits de l’homme dans le district de l’Ituri (…) est aujourd’hui l’une des plus désastreuses du monde (…) D’après les enquêtes menées par la Monuc et diverses associations de défense des droits de l’homme entre janvier 2002 et décembre 2003, quelque 8.000 civils - probablement plus en fait - ont été victimes de meurtre délibéré ou de l’emploi aveugle de la force (…) D’innombrables femmes ont été enlevées, les unes pour être gardées comme « épouses de guerre » et les autres pour être violées (…) Plus de 600.000 civils ont été forcés de fuir de chez eux. Des milliers d’enfants âgés de 7 à 17 ans ont été enrôlés de force ou volontairement par des groupes armés (…) Des villages entiers ont été détruits de fond en comble : maisons, installations médicales, écoles et autres équipements publics. » (Rapport spécial du Secrétaire général de l’ONU sur les événements d’Ituri en RDC (janvier 2002 – décembre 2003), doc. S/2004/573, 16 juillet 2004)

 

Ce conflit qui oppose principalement les ethnies Hema aux Lendu a été favorisé, comme on l’a vu, par les convoitises sur les richesses de l’Ituri, mais il trouve également ses origines dans l’histoire coloniale. Il s’agit d’une configuration semblable à maints égards à celle du Rwanda. Selon le rapport publié par l’ASADHO (Association africaine de défense des droits de l’homme) en décembre 1999, les Hema qui sont un peuple de pasteurs de classe nilotique ont migré en Ituri à la recherche des terres depuis deux ou trois siècles. Ils se sont mêlés aux populations d’agriculteurs Lendu dans une cohabitation qui fut sporadiquement émaillée de conflits pour les terres. Le colonisateur belge aggravera les antagonismes en introduisant une fois encore le mythe de la supériorité des pasteurs Hema sur les agriculteurs Lendu et favorisera les premiers dans la scolarisation et la promotion sociale. C’est ainsi par exemple que l’Eglise catholique locale compte une majorité de prêtres Hema.

 

Malheureusement, après l’indépendance, le pouvoir congolais continuera à s’appuyer sur l’élite Hema pour asseoir son autorité, maintenant ainsi la frustration des Lendu. Déjà en 1911, un chef Hema du nom de Bomera fut assassiné par des Lendu opposés à son autorité, ceci provoqua des affrontements dans une grande partie du territoire de l’Ituri. L’administration coloniale dut intervenir et dessina en 1923 une nouvelle délimitation des collectivités pour prévenir les conflits. En 1966, bien après l’indépendance, une insoumission des Lendu aux autorités locales Hema amena l’administration provinciale à réprimer dans le sang leur mouvement. D’autres affrontements eurent lieu en 1993 et firent aussi l’objet d’une répression féroce de l’armée sur les groupes Lendu. 1999 connut également quelques soubresauts. Cependant, plusieurs médiations permirent de calmer la situation jusqu’aux derniers conflits où la barbarie fut à son comble.

 

Les scissions au sein des mouvements politico-militaires qui contrôlaient la région ont eu un impact décisif dans le développement du conflit. Car, après son éviction du RCD, le dirigeant rebelle Wamba dia Wamba s’installa dans l’Ituri, où il sera une fois de plus évincé par Mbusa Nyamwisi, tandis que Roger Lumbala, autre dissident du RCD, se déployait lui aussi dans la région avec son groupe armé. Tous ces dirigeants avaient la particularité de ne pas être originaires de l’Ituri : le premier est d’origine kongo, le second est nande du Nord-Kivu et le troisième kasaïen. Leurs mouvements respectifs s’appuyèrent sur l’une ou l’autre faction ethnique et armèrent leurs milices alors que des conflits pour les terres opposaient déjà des Lendu à des riches propriétaires Hema. Ces derniers ont toujours contrôlé le commerce dans le district et occupé une position dominante dans le secteur économique.

 

D’autre part, l’armée ougandaise, qui avait profité du vide du pouvoir au plus fort de la guerre de l’est pour contrôler la région, prit fait et cause pour les Hema avec lesquels ses intérêts convergeaient. En effet, des officiers supérieurs ougandais étaient soit en affaires avec des riches Hema, soit payés pour protéger leurs intérêts et assurer leur protection. Mais surtout, cette situation permettait à l’Ouganda d’exploiter aisément les richesses de l’Ituri, ce qui était le véritable but de sa présence. C’est ainsi que l’armée ougandaise forma dans ses camps et arma des milices Hema. Elle intervint également  de manière directe dans la répression des Lendu.

 

Après d’importants massacres et incendies de villages, un engrenage macabre fut enclenché. Des dizaines de milliers de personnes seront déplacées par les combats entre les milices Lendu et Hema, tandis que des milliers de villageois n’eurent d’autre ressource que de se cacher dans la forêt dans un dénuement total, après avoir abandonné leurs champs et perdu leurs récoltes. Les populations subirent des sévices indescriptibles et des actes marqués au coin de la barbarie la plus déshumanisée. Comme souvent, les femmes et les enfants payèrent le plus lourd tribut en subissant les viols, l’esclavage sexuel et des sévices en tout genre. Au total, ce conflit aurait finalement fait plus de 50.000 morts.

 

Un peu partout, les affrontements opposaient la dizaine de milices qui avaient proliféré dans le district. On y trouvait entre autres les groupes armés suivants : l’Union des Patriotes Congolais (UPC), milice Hema ; le Front des Nationalistes Intégrationnistes (FNI), milice Lendu ; le Front de Résistance Populaire de l’Ituri (FRPI), milice Ngiti (Lendu). Le MLC de Jean-Pierre Bemba était également protagoniste en Ituri. L’UPC, qui était auparavant parrainé par l’Ouganda, changea d’alliance en janvier 2003 et bénéficia désormais de l’appui militaire des troupes rwandaises.  Selon certains commentateurs le pouvoir rwandais serait venu à la rescousse par solidarité ethnique, c'est d'ailleurs en Ituri que s'illustra initialement Bosco Ntanganda qui se trouve actuellement dans les géoles de la CPI.

Au cœur des combats, Bunia, la capitale du district fit l’objet de pillages et de nombreuses exactions sur sa population y furent commises, tandis que le reste de l’Ituri était mis à feu et à sang par les différentes milices. Des violences particulièrement barbares, allant jusqu’à des actes de cannibalisme, furent même mentionnées dans les différents rapports.

 

C’est dans ce contexte que, sur l’initiative de la France, l’ONU décida le déploiement d’une force internationale composée de 1.500 soldats européens en juin 2003. L’opération appelée « Artemis »  avait pour objectif de sécuriser la ville de Bunia et ses environs pour une durée de trois mois. Mais après une faible accalmie, les massacres continuèrent, bien qu’à une moindre échelle. L’autre initiative fut la mise en place d’un Comité de pacification de l’Ituri (CPI) après la signature des accords à Lusaka (Zambie) entre les gouvernements congolais et ougandais en décembre 2002. Cependant, après le départ des soldats ougandais de Bunia en mai 2003, les affrontements reprirent de plus belle, provoquant encore des centaines de morts.

 

La radicalisation ethnique avait été poussée à l’extrême, jusqu’à atteindre les églises où on déplora notamment plusieurs assassinats de prêtres et de fidèles. C’est ainsi par exemple qu’en 2007 le Vatican jugea bon de remplacer l’évêque de Bunia, Mgr Dheju, proche des Hema, par Mgr Uringi, d’origine Alur, une ethnie peu impliquée dans le conflit.

 

Avec d’autres, l’UPC  se fit remarquer par des terribles exactions et par l’enrôlement d’enfants-soldats. Son chef, Thomas Lubanga, sera poursuivi par la CPI pour crimes contre l’humanité. Le désarmement des milices et bandes armées sera long et difficile après la mise en place des accords de paix. Cette situation conflictuelle en Ituri nécessite une approche réellement consensuelle pour parvenir à la nécessaire réconciliation des communautés.

 

L’actualité récente démontre malheureusement que les démons de la haine ethnique n’ont pas encore quitté cette belle et riche province. Les affrontements actuels ont déjà fait des dizaines de morts et des actes de barbarie ont repris, avec les massacres des femmes et des enfants. Il est impérieux que les pouvoirs publics, les notables de la province et toute la société civile de notre pays s’impliquent pour ramener la paix dans la province en favorisant le dialogue communautaire. Toutes les ethnies de l'Ituri, dont les Hema et les Lendu ont les mêmes droits, elles font partie de la grande nation congolaise et doivent cohabiter pacifiquement et fraternellement. Pour arriver à cette fin, la responsabilité de l'état est primordiale. Plus particulièrement, le gouvernement doit déployer plus efficacement l’armée et la police dans cette région pour sécuriser la population face aux milices et rétablir l’ordre public. Bien évidemment les casques bleus de la Monusco doivent jouer pleinement leur rôle d’appui aux forces de l’ordre et de protection de la population civile.

 

La pauvreté et les injustices sont les catalyseurs des conflits en RDC. Il est important de consacrer une part substantielle des richesses naturelles de la province à son développement économique et à l’amélioration du bien-être social. C’est le gage d’une paix durable…

 

Charles Kabuya



08/02/2018
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