Le Blog de Charles Kabuya

PAUVRE LEO... (Récit d'un destin brisé...)

FB_IMG_1557933236943.jpg

 
Il est de ces souvenirs qui vous emplissent de tristesse face à la réalité cruelle de la vie, et à ses contingences qui broient les aspirations des plus défavorisés dans nos pays pauvres.

 

J’ai souvent pensé à ce garçon qui s’appelait Leo. Ma rencontre avec lui avait eu lieu à Kinshasa lorsque j’étais élève en classe terminale du secondaire. Je me rendais régulièrement au Centre culturel américain, à l’époque situé en face du zoo de Kinshasa. Friand de lectures et rêvant d’horizons lointains comme beaucoup de jeunes kinois, je me rendais dans ce lieu pour découvrir à travers les ouvrages, images et documents divers ce qu’était le rêve américain. Je cherchais également à apprendre l’anglais, avec l’espoir de décrocher un jour une bourse d’études pour me casser chez l’oncle Sam. Eh! oui, à l’époque ce n’était pas utopique…

 

C’est ainsi qu’un jour où j’étais venu passer du temps au centre culturel je fus abordé par un garçon de mon âge qui s’y trouvait lui aussi. Tout de suite j’ai été frappé par sa sagacité, sa volubilité, mais surtout par le fait qu’il s’exprimait dans un français châtié, avec une pointe forcée d’accent parisien. J’ai pensé qu’il devait être élève à l’école française ou belge. Établissements fréquentés par les enfants des dignitaires et de la bourgeoisie du pays.

Mon étonnement fut grande lorsque nous fîmes connaissance et que j’appris qu’il n’était ni gosse de riche ni élève dans l'un de ces établissements huppés de la capitale. Il était orphelin de père et vivait chez son oncle dans la commune de Kinshasa. Nous commençâmes à nous fréquenter et notre amitié devint si forte qu’il venait me voir à notre domicile presque tous les jours. Apparemment les conditions dans lesquelles il vivait le poussaient à chercher à l’extérieur un havre de paix où tuer le temps. D’où son assiduité aux centres culturels américain et français.

 

Leo était un autodidacte affamé de savoir. Je découvris un garçon épatant. Je fus comme on dit « bluffé » par l’étendue de son savoir et de sa culture générale. Mais surtout, il avait appris lui-même trois langues étrangères : l’anglais, l’espagnol et l’allemand qu'il parlait avec une maîtrise étonnante… Il m’encouragea à en faire autant. Devant ma paresse à apprendre d’autres langues que l’anglais, il me proposa de me donner quelques cours d’espagnol et d’allemand. C’est ainsi que mes parents et mes frères assistèrent régulièrement à cette scène insolite où mon camarade venait me donner des cours à la maison. Ils se demandaient si on était sérieux, surtout lorsque j’essayais de prononcer « guten tag » ou « ich gehe in Berlin »…et que ça faisait rire tout le monde.

 

Elève en section scientifique, il avait également une passion pour les sciences. Je me souviens qu’à l’époque il me parla d’une théorie sur laquelle il s’était penché en m’affirmant que les pays sous-développés pouvaient fabriquer du carburant à partir de l’huile de palme, voire même de l’eau (?) en séparant l’hydrogène qu’elle contient pour en faire du combustible. Je le regardais avec des grands yeux dubitatifs en me disant qu’il était dingue ce garçon... Aujourd’hui je me rends compte à quel point sa culture était étendue pour un élève du secondaire.

 

Après l’obtention de nos diplômes d'état (baccalauréat), mes parents m’envoyèrent en France poursuivre mes études universitaires. C’est ainsi que je perdis la trace de Leo. Cependant je savais qu’il faisait des démarches pour aller également faire ses études à l’étranger, il visait particulièrement l’Allemagne m’avait-il dit à l’époque. Mais sans moyens financiers pour obtenir un passeport, un visa et un billet, je savais que ça allait être difficile pour lui…

 

Une quinzaine d’années plus tard lorsque je revins pour la première fois à Kinshasa je ne pu le localiser. Apparemment sa famille avait déménagé. Mais quelques années après, alors que j’étais encore venu au pays, on me fit rencontrer une personne qui l’avait connu. Ce qu’il me dit fut terrible et me secoue encore lorsque j’y pense :

« Ton ami était dans une telle détresse matérielle qu’il devint fou. Il arpentait les allées autour du grand marché de Kinshasa en parlant à haute voix en français. Il saluait les gens dans la rue en disant qu’il allait bientôt partir en Europe…
Et puis un jour on le retrouva mort… »

 

Malgré le fait que je n’étais qu’un adolescent à l’époque où j’avais rencontré Leo, je suis convaincu que ce garçon était un surdoué. La pauvreté, la misère ont brisé l’élan de sa vie et broyé son destin. Quel gâchis !

 

Combien d’autres Leo disparaissent ainsi chaque jour en Afrique ?
Autant en emporte le vent…

 

Charles KABUYA



15/05/2019
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 117 autres membres