Le Blog de Charles Kabuya

MA CONTRIBUTION SUR LE THÈME DE LA CORRUPTION EN RDC

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Je vais tenter d'aborder ce thème de la corruption et les questions qui se posent sur l'efficacité de la lutte contre ce fléau par rapport à sa gravité en RDC. Tout cela sans grandes prétentions car il ne m'est pas loisible d'approfondir le sujet dans le cadre d'un forum sur internet.


Le thème tel qu'exposé nécessite une approche générale du phénomène de corruption dans le triple contexte politique, économique et social de notre pays. Etant bien entendu que pour mieux appréhender le sujet, il faut le cerner dans toutes ses autres implications historico-culturelles.


Avant toute chose je voudrais tenter une digression sémantique, comme le fit jadis le président Mobutu. Il avait à ce propos rappelé que le mot "corruption" n'a pas son pendant dans la plupart des langues bantoues de notre pays. C'est un concept importé pour lequel nos idiomes ont dû inventer des acceptions plus ou moins heureuses, et souvent imagées. Ainsi en lingala on utilise l'imaginatif "madesu ya bana", en Tshiluba on dit "kukosa mishiku" (littéralement "couper la bouche ou les lèvres" à quelqu'un) et en swahili on use de l'hypocrite "matabisi"...


Mobutu voulait dire par là que la corruption est une pratique venue dans les bagages du conquérant ou du colon. Historiquement nous savons que le commerce triangulaire usa de la corruption en Afrique. En effet, certains chefs autochtones furent soudoyés avec des présents (bibelots, tissus, armes, alcool...etc.) pour livrer leurs congénères aux esclavagistes. Plusieurs autres exemples peuvent être tirés de l'histoire, comme ceux relatés par un médecin français qui servit au Congo belge entre 1926 et 1940. Dans son livre intitulé "Maudit soit Canaan" (Paris, Ed. Opéra, 2008), le Dr Paul Raingeard de la Bletière raconte comment les agents belges trichaient avec la balance lorsque les indigènes ramenaient le produit de leurs récoltes agricoles. Le prix payé au pauvre indigène était minoré et l'agent empochait la différence, ceci sous les yeux de son clerc congolais qui apprenait ainsi la méthode de spoliation. Aussi n'est-il pas étonnant que ce phénomène se soit diffusé à partir des racines historiques et que nous devons le gérer encore aujourd'hui.

 

Pour revenir à l'essentiel du sujet, les conséquences de la corruption sur la gestion des affaires publiques est un problème central. J'aimerais d'abord faire une remarque sur la relation entre la corruption et la mauvaise gestion. Je dirai que si la mauvaise gestion n'est pas toujours en rapport avec la corruption, la corruption, elle, induit fatalement une mauvaise gestion. La définition de la corruption comme « abus de position publique » faite par Daniel Kaufmann (économiste à la Banque mondiale) nous plonge au cœur du sujet. De même que la distinction entre la « petite » et la « grande » corruption qu'il a faite s'avère utile dans la compréhension des effets du phénomène sur l'économie et/ou la société dans les pays du Tiers-monde. On notera que la grande corruption, qui implique les grandes entreprises et les gouvernements, a défrayé la chronique il y a peu dans plusieurs pays occidentaux, et en particulier en France avec des affaires dites des rétro-commissions ou des financements illicites de partis politiques.


Si comme cela a été démontré, la grande corruption a un impact assez limité sur les économies occidentales, elle a en revanche des effets dévastateurs dans le Tiers-monde, car elle induit une paralysie de l'économie et elle mine la confiance des investisseurs (cfr le phénomène « 10% » de commissions, devenu un secret de polichinelle dans plusieurs pays africains) C'est pourquoi d'ailleurs la « bonne gouvernance » est remise à l'ordre du jour et le classement des pays selon des indices évaluant le degré de corruption ou de transparence dans les transactions est proposé par plusieurs organismes. Dans le même ordre d'idées, le traité de l'OHADA, qui s'est attelé à l'harmonisation du droit des affaires en Afrique, est un instrument « ad hoc » de la lutte contre la corruption.


Quant à la petite corruption, celle qui implique l'administration et les citoyens, elle a impact économique et social majeur dans la mesure où les citoyens sont souvent démunis devant la puissance de l'administration. Ils sont ainsi livrés à la discrétion des fonctionnaires ou des préposés véreux. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que l'économie informelle garde une place considérable, tant elle constitue le recours des citoyens en mal de survie.


Cependant, les analyses ou théories de la corruption libérales et anti-libérales sont souvent académiques, et quand bien même elles seraient pertinentes, elles ne semblent pas opératoires dans le contexte africain, et plus singulièrement congolais. En effet, les ressorts de la corruption sont divers en Afrique et ils nécessitent obligatoirement une approche pluridisciplinaire dans l'étude du phénomène. La mondialisation, la situation économique, le contexte politique, le contexte social et le mode de vie forment un ensemble qui définit les conditions dans lesquelles ce phénomène intervient, ainsi que son importance (quantitative). La mondialisation accroit les échanges et met en rapport des acteurs qui vont influer les uns sur les autres. Cela a pour conséquence mécanique le fait que ceux des pays où les règles sont moins vigoureusement établies (cas des pays d'Afrique en général) deviennent les «maillons faibles» de la chaîne globale, donc des corrompus.


La situation économique des pays africains demeure le vecteur principal de la corruption dans la mesure où la plupart de ces pays vivent au dessus de leurs moyens. Dans la plupart des cas, la «richesse des nations» africaines ne leur permet pas encore de rémunérer décemment leurs fonctionnaires. Les P.I.B. sont si faibles que les budgets des états s'en ressentent.


Prenons le cas de la RDC, sont budget actuel (malgré une progression remarquable depuis que le pays est Indépendant) n' atteint pas les 10 milliards de dollars (à noter que le budget de la RDC est financé pour environ du tiers par l'aide extérieure). Le montant de ce budget est du même ordre que celui du Congo-Brazza, un pays qui a une population 17 fois inférieure en nombre à celle de la RDC. En clair, pour rémunérer leurs fonctionnaires, la RDC et le Congo-Brazza disposent du même budget, sauf que le Congo-Brazza a 17 fois moins de fonctionnaires ! Or l'administration d'un si vaste pays comme la RDC nécessite un grand nombre de fonctionnaires (Dimension de l'ancienne Europe occidentale). Dans ce contexte, comment s'étonner que le policier de la RDC ne gagne officiellement qu'une rémunération modique d'à peine 100$? Allez lui demander de faire vivre sa famille avec cette somme dérisoire... Il en est ainsi de toute la fonction publique congolaise, même dans des secteurs stratégiques où les salaires sont encore considérablement faibles. Aussi, ne faut-il pas s'étonner que les fonctionnaires vivent d'expédients, autrement dit de la corruption, qui devient ainsi un réflexe de survie imparable... D'ailleurs il est connu qu' « est corrompu celui qui profite de sa fonction pour s'enrichir au delà de sa rémunération légitime ».


Sur ce point, on ne doit pas se voiler la face : si notre croissance économique ne nous permet pas d'augmenter notre richesse à redistribuer, cette situation va perdurer car l'Etat ne pourra rémunérer qu'avec ce qu'il a (les chiffres sont têtus et impitoyables). De plus, on atteint le paroxysme du paradoxe lorsque les institutions financières internationales, qui exigent l'éradication de la corruption, exigent en même temps le respect des équilibres budgétaires (en clair, de ne pas augmenter les salaires)


C'est au niveau des classes dirigeantes que le phénomène prend toute son importance, car s'il y a mauvaise gouvernance, la volatilité des maigres richesses de la nation ne pourra qu'aggraver la situation et compromettre tous les efforts de développement. Mais surtout, la classe dirigeante étant appelée à repartir les richesses du pays, ses choix et ses priorités, ses stratégies politiques et sa capacité à maximiser les ressources détermineront l'avenir du pays. Or on constate malheureusement que la plupart dirigeants en Afrique sont des hommes susceptibles de faiblesse, car évoluant dans un contexte socioculturel particulier.


En dehors de la tentation du gain facile et de la cupidité dont certains individus peuvent faire montre, une grande faiblesse provient de ce que l'on peut appeler le « fardeau » de la solidarité africaine. L'écrivain malien Moussa Konaté a publié un livre très intéressant sur le sujet (« L'Afrique noire est-elle maudite ? », Paris, Fayard, 2010). Il explique comment le pacte de solidarité est «aussi incontestable qu'intangible» en Afrique. Ainsi, celui qui a reçu de sa famille, qui l'a élevé, « donnera à son tour », toute transgression pouvant porter « malédiction ». C'est ainsi que des hommes qui occupent des positions éminentes se retrouvent avec un fardeau des solidarités important, la famille étant très élargie en Afrique, sans parler des autres parasites. Comme on peut le constater, le mode de vie en Afrique est un autre facteur qui pousse à la corruption. La polygamie ou l'entretien de plusieurs maîtresses ont également des effets budgétivores que chacun connaît. Le coût de ce mode de vie expose facilement à la corruption...


Ce dernier aspect nous ramène à la dimension morale dans ce phénomène de la corruption. Lorsque la société est « en panne » sur le plan moral, les scrupules élémentaires n'existent plus. La réussite « à tout prix » et la facilité sont érigées en modèle. Dans certains cas, voler ou détourner sont même considérés comme des attitudes « courageuses », si pas « héroïques ». Cette dérive s'est ancrée en RDC depuis l'époque de Mobutu et elle a marqué de son empreinte toute une génération. Le problème a tellement gangréné la société au point que la diaspora congolaise se singularise par l'importance de sa population carcérale dans les pays du nord. Il ne s'agit pas de nous stigmatiser en tant que congolais, mais de faire un examen de conscience pour nous amener à admettre qu'il y a également quelque chose de « pourri » dans notre société. C'est pourquoi nous devons nous atteler à la tâche de transmettre des valeurs positives à nos enfants, afin qu'ils puissent bâtir une société meilleure que la nôtre. C'est dire qu'on doit optimiser nos énergies et faire de la lutte contre la corruption une affaire de tous et de chacun.


Quid de la lutte contre la corruption ? Je dirai que c'est malheureusement et souvent une posture politique. Par le passé Mobutu avait lui aussi stigmatisé le « mal zaïrois » et promis les foudres de la loi aux mauvais serviteurs de la nation. Mais cela n'avait été que de la velléité car son pouvoir était lui-même gangréné. Or beaucoup d'acteurs politiques du passé sont là. Les conditions économiques et sociales restent précaires, offrant un terreau propice à la résilience du phénomène de la corruption. Le corps social et les institutions sont rongés par ce mal. Les acteurs politiques étant les premiers à se livrer à ces pratiques, souvent jusque dans le "périmètre sacré"...


L'éradiquer est un travail herculéen, d'aucuns diraient de Sisyphe, ce grec de la mythologie qui fut condamné à rouler une lourde pierre jusqu'en haut d'une colline, mais la pierre retombait à chaque fois... Il faudrait créer des circonstances exceptionnelles, avec la réunion de plusieurs facteurs favorables que l'on ne peut obtenir qu'avec une volonté acharnée et une bonne gouvernance exemplaire. Il faut surtout tirer les leçons du passé et avoir les moyens de ses ambitions. Pas si sûr...

 

Me Charles KABUYA



16/03/2019
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