Le Blog de Charles Kabuya

PETITE LEçON D'HISTOIRE A L'USAGE DE LA MINISTRE DE LA CULTURE DE LA RD CONGO

 

Beaucoup parmi nous étaient restés incrédules lorqu'ils avaient pris connaissance des propos scandaleux tenus par l'ancienne ministre de la culture de la RDC. En effet, elle avait déclaré sur RFI que la bande-déssinée "Tintin au Congo" n'était pas raciste et que c'était même un "chef-d'oeuvre", tout en précisant que:

"A  cette époque là décrite dans l'ouvrage, effectivement, pour remettre le Congolais au travail ou l'inciter à travailler, il fallait utiliser le bâton. Aujourd'hui, dans certains milieux, pour envoyer les enfants ou les adultes au champ, il faut y aller par des méthodes fortes (...)"

 

Ces propos étaient indignes d'un membre du gouvernement d'un pays africain, au moment où partout dans le monde on appelle au retrait de cette BD, tandis qu'un procès est même intenté en Belgique par un compatriote contre son éditeur. Par conséquent, il m'a semblé utile de rafraîchir la mémoire de Mme Jeannette Kavira, qui semble en avoir besoin, avec un extrait de mon livre qui évoque les corvées imposées aux indigènes de la colonie belge durant plusieurs décennies. Elle pourra se rendre compte que "les nègres ont toujours beaucoup travaillé", contrairement à ce qu'elle pense avec M. Guerlain...

 

COLONIE POUR LE MALHEUR ET POUR LE PIRE... (Extrait de mon livre "CONGO TERRE D'ENJEUX")

 

La Belgique, nouvelle tutrice, fit du Congo une colonie d'exploitation. L'intérêt pour les richesses du pays prit le pas sur l'élan civilisateur qui était le prétexte invoqué par les défenseurs du colonialisme. Dans la gestion de la colonie, trois intérêts se sont croisés et alliés pour la circonstance : l'Administration belge, les grands groupes financiers et les missions. En dehors de l'administration et ses fonctions régaliennes, ce sont les grands groupes financiers qui ont eu une influence considérable dans la colonie et qui ont contrôlé l'essentiel des activités économiques. Il faut rappeler que les trois quarts de l'activité économique étaient contrôlés par seulement trois groupes financiers : la Banque de Bruxelles, la Société Générale et le Groupe Empain. En fait 3% des entreprises occupaient 51% de la main d'œuvre et 4% participaient aux trois quarts du total des investissements. (Congo, La vérité d'un bilan. Documents. Cahier n°2. Ed. de l'Eglantine, Bruxelles, 1960, p. 23).

 

Mais l'utilité du Congo s'avérera encore plus déterminante avec les conflits mondiaux en Europe. Sur le plan militaire et sur le plan économique, les ressources de la colonie permettront à la métropole de mieux sortir du marasme causé par la guerre. Mais surtout, elles seront d'un grand secours aux alliés. Ainsi pendant la guerre de 14-18, les troupes de la Force publique congolaise participeront à plusieurs campagnes militaires aux côtés des alliés:

 

Au Cameroun où elles prêteront main forte à la conquête du pays, alors colonie allemande. En octobre 1914, les détachements congolais seront dans les combats qui aboutiront à la prise de Nzimou, Mouloundou et Lomie ; puis en octobre 1915 à celle de Yaoundé, résidence du gouverneur allemand.

 

En Rhodésie où elles iront à la rescousse du gouvernement anglais dès septembre 1914 après l'attaque et le siège de la ville d'Abercorn et du poste de Saisi par les allemands. Ceux-ci seront délogés par les troupes congolaises sous commandement belge.

 

En Afrique orientale allemande (Rwanda, Burundi, Tanganyika), les troupes de la Force publique congolaise lanceront une offensive contre la colonie allemande en avril 1916 et s'empareront du Rwanda et du Burundi dès le mois de juin 1916. Puis, à l'assaut du Tanganyika elles s'empareront du chemin de fer et du port de Kigoma le 28 juillet 1916, puis de la ville de Tabora le 19 septembre. De 1917 à 1918 elles participent à plusieurs combats et couronnent leur intervention par la prise de Mahenge le 9 octobre 1917.

 

Deux décennies plus tard, lors du second conflit mondial, le Congo restera aux côtés des alliés après la capitulation de la Belgique. En accord avec le gouvernement résistant belge basé à Londres, le gouvernement de la colonie organisa les forces militaires congolaises en vue de participer à la guerre. C'est alors qu'au début de 1941, devant la menace que représentaient les italiens présents en Éthiopie, les troupes congolaises furent concentrées au nord-ouest du pays avant de passer à l'offensive après avoir traversé le Soudan. Elles conquirent plusieurs villes éthiopiennes : Assosa, le 11 mars 1941 ; Gambela, le 22 mars 1941; Saïo, le 5/6 juillet 1941. Au cours de cette campagne, les troupes du Congo contraignirent à la capitulation les 15.000 soldats italiens de Dallasidamo. Malgré que les soldats congolais se battaient parfois le ventre creux et brûlant de fièvre, ils firent prisonnier 9 généraux italiens, 25.000 européens et 5.000 soldats autochtones.

 

L'Afrique occidentale française ne s'étant pas ralliée au général de Gaulle après l'armistice, des troupes congolaises seront envoyées en juillet 1942 au Nigéria, au Dahomey (Bénin) et au Togo. Puis, après le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 en Afrique du nord, ce corps expéditionnaire congolais, composé de 10.000 hommes, sera expédié en Egypte en passant par l'Afrique équatoriale française, Khartoum et le désert de Nubie. Les soldats ne reviendront au Congo qu'en août 1944, tandis que nombre d'entre eux, tombés sur les champs de bataille, reposeront en ces terres lointaines. D'autre part, un hôpital de campagne composé d'une vingtaine d'européens et de 400 congolais avait été mis sur pied, il fut présent sur plusieurs fronts d'Afrique. Il sera ensuite transféré en Birmanie jusqu'à la fin de la guerre.

 

Durant cette période de conflit, c'est aussi sur le plan économique et financier que la colonie sera encore plus utile et corvéable à merci. De même, son importance politique fut également rehaussée tant elle symbolisait la Belgique libre en ces temps d'occupation. Le gouverneur de l'époque, Pierre Ryckmans, n'hésita  pas à déclarer que « Léopoldville, capitale du Congo belge, se trouve aujourd'hui capitale de la Belgique ». Il résuma le rôle assigné au Congo par les alliés comme celui de « combattre, travailler, payer ». (Cultures au Zaïre et en Afrique, Revue zaïroise des sciences de l'homme – ONRD, n° 4, Kinshasa, 1974)

 

Ainsi la Grande-Bretagne qui assumait le leadership au sein des alliés avant l'entrée en guerre des Etats-Unis envoya des émissaires qui précisèrent les contributions assignées au Congo. Certaines richesses furent désignées comme matériel de guerre. Cela concerna particulièrement l'or et l'étain qui acquirent une priorité sur les autres minerais. Pour l'étain, le Congo devait fournir 30% du contingent global des alliés, tandis que l'or devait être exploité au maximum possible des gisements.

 

Les victoires japonaises dans les colonies britanniques et hollandaises d'Asie eurent pour effet d'accroître les devoirs du Congo. Ces événements d'Extrême-Orient avaient privé les alliés des 3/5 de la production d'étain du monde, d'une bonne moitié de la production palmiste, de presque tout le caoutchouc, de toute la quinine et de tant d'autres produits considérés comme indispensables à la poursuite de la guerre. L'Asie équatoriale passée aux mains de l'ennemi japonais, seule l'Afrique équatoriale pouvait la suppléer. Le Congo allait fournir aux alliés des quotas importants d'huile de palme, de palmiste, de caoutchouc, de coton, de riz, de maïs, d'arachides, de jutes…

 

Cette contribution de la colonie était si précieuse que dans une autre déclaration, P. Ryckmans dira ceci :

« Dans les blindages des cuirasses, dans chaque avion qui prend son envol, dans chaque tank qui quitte la chaîne pour aller finir la besogne chez les russes, il y a des métaux de chez nous »

« On trouve actuellement le cuivre du Congo, l'étain du Congo, le cobalt et le tungstène dans les endroits les plus inattendus. Dans chaque outil, il ya du diamant industriel congolais ».

 

Et, reconnaissant l'abnégation des autochtones devant le poids supplémentaire qui pesait sur eux, il dira à une délégation américaine venue s'enquérir de la situation dans la colonie:

« Les indigènes ont compris, eux aussi font la guerre. Quand ils doublent leurs emblavures : « Maneno ya vita » disent-ils, c'est pour la guerre. Quant ils décuplent et au- delà la production du caoutchouc : « Maneno ya vita » (…) Par les vivres ou par le caoutchouc, sur les routes ou sur les chantiers, dans leurs champs ou dans leurs forêts, nos indigènes nous aident à gagner la victoire »

« Nos gens travaillent encore plus fort qu'ils n'ont jamais travaillé. Ils ravitaillent les alliés en quantité toujours croissante en caoutchouc, étain, cuivre  et autres matières premières et alimentaires impérieuses requises ».

 

En fait, outre la mobilisation des troupes,  il y avait eu une conscription civile des autochtones pour les travaux nécessaires à la poursuite de la guerre. Ainsi des milliers d'indigènes seront entraînés dans les mines, dans les usines et les plantations de caoutchouc. Une ordonnance du gouverneur de la colonie imposa, en plus des corvées habituelles de 60 jours par an, de livrer pendant 60 jours supplémentaires des produits agricoles reconnus comme nécessaires à l'effort de guerre, ce qui alourdissait la corvée en la passant de 60 à 120 jours par an jusqu'à la fin du conflit mondial. (Jules Marchal,  Travail forcé pour l'huile de palme de Lord Leverhulme, l'Histoire du Congo, 1910-1945, tome 3, Ed. Paula Bellings, 2001)

 

D'une certaine manière, la colonie était appelée à travailler, comme le dit une expression populaire, « pour la gloire ». En effet, le gouverneur Ryckmans le reconnut en déclarant : « il s'agit aujourd'hui, dans le domaine minier, de faire de l'étain, de faire du cobalt, de faire du cuivre, de faire de l'or, en dehors de tout souci de faire de l'argent ».

 

Cependant, la contribution la plus emblématique de la colonie en faveur des alliés concerne la bombe atomique américaine. Les gisements de minerai d'uranium de Shinkolobwe étaient mondialement connus et intéressaient les américains qui s'étaient lancés dans une course contre la montre avec les nazis afin de fabriquer en premier la bombe atomique. Après des négociations avec le gouvernement belge en exil à Londres et le représentant de l'Union Minière, un accord fut signé le 18 septembre 1942, accordant aux USA une exclusivité sur l'uranium congolais pendant dix ans. Ensuite une mission de l'US Army sera envoyée au Congo pour évaluer le gisement et mettre en place les infrastructures nécessaires pour le conditionnement et le transport du minerai. C'est ainsi qu'entre 1942 et 1944, le Congo-belge fournira à l'Amérique près de 30.000 tonnes d'uranium sans aucune contrepartie pour les congolais eux-mêmes. (Charles Onana, Ces tueurs Tutsi. Au cœur de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009, p. 117) 

 

Il faut également évoquer l'hospitalité de la colonie envers les européens qui fut d'un grand secours à cette période. Des milliers de refugiés européens en déshérence, principalement des grecs, furent accueillis, nourris et hébergés aux frais de la colonie. D'ailleurs beaucoup d'entre eux s'installèrent et prospérèrent au Congo.

 

Sur le plan financier, la colonie disposait d'importants excédents de recettes susceptibles de financer son développement, mais elles furent toutes affectées à l'effort de guerre. La Belgique quoiqu'occupée et spoliée par les allemands put ainsi conserver une indépendance financière grâce à sa riche colonie.

 

La guerre avait bouleversé l'économie de la colonie et l'avait appauvrie. Des sacrifices immenses avaient été consentis. Des privations et des souffrances avaient été imposées. Touts les pans de la vie sociale et économique s'en étaient ressentis. Cela s'était traduit par la rareté des produits d'importation qui étaient entrés dans les usages quotidiens des indigènes (tissus, outils, ustensiles de ménage), la réduction au minimum des services sociaux, la pénurie des médicaments ou encore l'ajournement des travaux agricoles non indispensables à la guerre. Et il va sans dire que les programmes d'investissements publics dans la colonie furent stoppés.

 

Malgré cela, au sortir de la guerre, la Belgique adopta une attitude ingrate. Et pourtant, c'est la colonie qui lui avait permis de sortir de la guerre sans endettement, en dépit de la destruction de son tissu économique et de ses infrastructures sous l'occupation. La charge de l'endettement de guerre fut entièrement mise sur la colonie. Alors que la Grande-Bretagne et la France créaient des fonds destinés à compenser les effets de la guerre dans leurs colonies, il n'en fut rien du côté de la Belgique. Après la guerre, la France avait créé deux organismes publics, le Fonds d'investissements pour le développement social des territoires d'Outre-mer et la Caisse centrale d'Outre-mer, tandis que la Grande-Bretagne dotait le Colonial Development and Welfare Fund d'une allocation substantielle.

 

Comme P. Ryckmans, le gouverneur Yungers qui lui succéda à la fin de la guerre se plaignit lui aussi de cette situation et du sort fait à la colonie. Deux organismes furent finalement crées : le « Fonds du bien-être indigène » et le « Crédit au colonat ». Leur bilan est insignifiant, et il est à l'image de la politique qui était menée dans la colonie : celle d'une colonie d'exploitation. Le plus grave c'est que, contrairement aux anglais et aux français, la Belgique ne daigna même pas inscrire à son propre budget la pension des anciens combattants congolais qui avaient participé à la guerre, les laissant à la charge exclusive de la colonie… Ils sont presque tous morts dans le dénuement et l'extrême misère.

 

(A suivre)



06/11/2010
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