Le Blog de Charles Kabuya

LES RICHESSES MINIERES AU CŒUR DU CONTENTIEUX BELGO-CONGOLAIS. Une page de l’histoire économique de la RDC

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Le contexte dans lequel Mobutu avait pris le pouvoir était marqué par une instabilité généralisée, alors que le gouvernement de Moïse Tshombe avait à peine commencé à vouloir stabiliser le pays un an auparavant.

  

Sur le plan économique, l’insécurité avait conduit à la paralysie des activités ; de même que les affrontements avec la rébellion avaient provoqué la destruction d’une grande partie des infrastructures du Congo. La situation économique appelait des mesures importantes pouvant permettre à l’Etat de se doter d’un surcroît de moyens pour mener à bien sa politique de redressement du pays. Or un dossier important restait en suspens : celui du portefeuille hérité du pouvoir colonial. Comme on le sait, ce dossier n’avait pas été traité au fond par la Table Ronde économique de 1960, la priorité ayant été donnée au dossier politique de l’indépendance.

 

 Ce contentieux posait globalement la question de la reconquête de la souveraineté économique du pays. À son arrivée au pouvoir, Tshombe avait déjà suscité l’espoir des tenants du nationalisme économique en annonçant le 29 novembre 1964 la suppression des compagnies à charte coloniale et la nationalisation des mines du Katanga. Mais cet espoir s’envola lorsque aux négociations avec le gouvernement belge, Tshombe, de l’avis général, se fit « rouler » par les négociateurs belges. En effet, l’accord Tshombe-Spaak spécifiait que le sort du patrimoine minier ferait l’objet de « négociations ultérieures ». Par contre, il mettait à la charge du Congo la dette de la colonie d’un montant de 12 milliards de francs belges à payer à la Belgique ! Sachant par ailleurs que la Belgique n’avait pratiquement pas tenu compte de l’effort de guerre consenti par la colonie en 1940-45, laissant à sa charge les anciens combattants congolais ou ponctionnant sa production minière et agricole, tout en  grevant son budget par des charges exceptionnelles liées à la guerre.

 

Reprenant le dossier après le coup d’état du 24 novembre 1965, soit presque un an jour pour jour,  le nouveau pouvoir de Mobutu fit d’abord voter une loi nationaliste, dite loi Bakajika, le 28 mai 1966. Cette dernière postulait que le « sol et le sous-sol du Congo appartiennent à l’Etat ». Ce faisant, elle va bousculer la situation de fait qui prévalait depuis toujours et qui avait perduré après l’indépendance : « le Congo était indépendant, mais pas souverain ; propriétaire de son sol, mais pas du sous-sol ».

Dorénavant, les sociétés qui désireraient exploiter le sol et le sous-sol du Congo devraient à nouveau faire une demande, les concessions accordées avant 1960 étant retirées sans compensation. Une seconde loi imposait une contrainte aux entreprises, celle d’établir leur siège au Congo, devenant ainsi des sociétés de droit congolais. C’est ce que firent la plupart des sociétés, mais tout en prenant d’abord le soin de constituer des holdings en Belgique.

 

Au cœur de ce dossier se trouvait l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK), la plus grande entreprise du pays. Elle fournissait à l’Etat 70% des devises. Arguant de sa toute puissance, elle refusa de se plier à la loi, estimant par ailleurs que Kinshasa, la capitale du Congo, n’offrait pas suffisamment de confort pour qu’elle y établisse son siège. Les négociations n’ayant pas abouti, le transfert obligatoire du siège de l’Union Minière fit l’objet d’une loi et un ultimatum fut lancé par le gouvernement congolais.

 

A la fin de l’ultimatum les sanctions tombèrent : le blocage des actifs, la suppression de l’autorisation d’exportation du cuivre et l’exigence du rapatriement de 18% de l’actif hors Congo en devises (7,5 milliards de francs belges). Devant le refus de l’entreprise, le gouvernement annonça le 31 décembre 1966 sa nationalisation, avec à la clé la création de la Générale Congolaise des Minerais (GECOMIN) qui allait désormais se charger de l’exploitation des mines du Katanga. Mais il ne s’agissait que d’une nationalisation partielle car 40% du capital restait entre les mains étrangères. Une nouvelle négociation s’engagea avec la Société Générale de Belgique (maison-mère de l’Union Minière), mais elle échoua. Du coup le gouvernement congolais passa à une nationalisation à 100% le 15 mai 1967.

 

Mais avec l’arrêt de l’exportation du cuivre, le Congo commença à être à cours de devises. Sans ces dernières, le pays éprouvait de plus en plus de difficultés pour ses importations et l’inflation commença à se développer. Curieusement d’ailleurs, le cuivre congolais ne trouvait plus d’acheteur et les intérêts étrangers ne venaient plus investir de peur d’être nationalisés, et ce malgré le nouveau code des investissements très favorable aux investisseurs. D’autre part, la GECOMIN dépendait du personnel technique expatrié (majoritairement belge) pour fonctionner.

 

Acculé, le gouvernement congolais va faire un pas en arrière en renonçant aux 18% des actifs à rapatrier et en admettant le principe d’une compensation pour la nationalisation.  A partir de janvier 1969, après un accord avec le gouvernement congolais, l’Union Minière revint en force à travers la Société générale de minerais (SGM), chargée de la commercialisation et l’administration de la production, en échange 4,5% du chiffre d’affaires de la GECOMIN. En fait on était revenu à la situation antérieure, et même pis, car l’accord final prévoyait en plus que la SGM serait dédommagée à hauteur de 6% des ventes pendant 15 ans ! L’Etat congolais avait cédé, d’aucuns diraient capitulé, devant la guerre économique livrée par la puissance financière belge…

 

Après le changement du nom du pays en ZAIRE, la GECOMIN devint GECAMINES (Générale des Carrières et des Mines). Et finalement, la commercialisation de sa production sera attribuée en 1972 à une nouvelle société, la SOZACOM (Société Zaïroise de Commercialisation des Minerais) à laquelle des intérêts  zaïrois et belges étaient associés. La SOZACOM sera dissoute en 1984 et remplacée par la GECAMINES-Holding, totalement zaïroise. Mais malheureusement cette dernière ne fit pas long feu, elle cessa à son tour ses activités en 1995.

 

L’effondrement du secteur minier congolais est l’épilogue de cette épopée de la conquête de la souveraineté économique du Congo. L’économie coloniale avec ses aberrations ne pouvait pas perdurer au-delà de l’accession à la souveraineté internationale du pays sans qu’elle ne soit supplantée par une logique économique et patrimoniale congolaise. Malgré les difficultés multiples (on notera par exemple que le bras de fer entre le gouvernement et l’Union Minière a coïncidé avec le pic des attaques des mercenaires à l’est du Congo), le gouvernement de Mobutu a eu le mérite d’avoir osé assaillir une puissante forteresse capitaliste. Cette dernière entendait maintenir ses privilèges d’exploitation qui lui avaient permis de tirer de substantiels bénéfices durant des décennies. Mobutu lui-même, dans une curieuse posture fataliste, en fit le constat avec dépit:

 

« (…) nous avons cédé pour mettre fin à une guerre économique épuisante, alors qu’au contraire, nous aurions été en droit de réclamer les bénéfices tirés de notre cuivre sans profit pour notre peuple avant et aussi après l’indépendance. Savez-vous que durant les dix ans qui ont précédé la décolonisation, ces capitalistes internationaux (…) avaient tiré 30 milliards de francs belges de bénéfices des nos mines katangaises, soit l’équivalent de trois fois le budget annuel de toute la colonie ? » (Voir Mobutu, Dignité pour l’Afrique, Entretiens avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Albin Michel, 1989. P. 141)

 

Mais cette lucidité présidentielle n’empêchera ni dilapidations, ni détournements du produit de la commercialisation du cuivre, ceci alors que l’Etat congolais avait tout de même conforté sa position et fait quelques conquêtes patrimoniales à l’issue de cet épisode de bras de fer avec les belges.

La GECAMINES sombra, victime de la mauvaise gestion, de la gabegie et du contexte financier international défavorable au régime...

 

Extrait de mon livre: CONGO, TERRE D'ENJEUX. De la conquête coloniale à la quête d'un destin

 



24/03/2016
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