Le Blog de Charles Kabuya

La tolérance zéro est-elle vraiment une solution pour lutter contre la corruption Rdcienne? REPONSE A NICOLAS LISIKI

Cher ami, permettez-moi de vous en vouloir un peu de nous soumettre une monographie aussi fouillée, et par conséquent indigeste, en ces temps de vacances. Pantoufles aux pieds, je vais tenter d'aborder ce thème de la corruption et les questions qui se posent sur l'efficacité de la lutte contre ce fléau par rapport à la politique dite de « tolérance zéro » en RDC. Tout cela sans grandes prétentions car, comme je l'ai dit, il ne m'est pas loisible d'approfondir le sujet.

 

Votre exposé présente une définition générale du phénomène de corruption dans le contexte économique et politique. Etant bien entendu que pour mieux appréhender le sujet, il faut le cerner dans ses autres implications socio-culturelles. J'ai cependant relevé quelques idées intéressantes, comme par exemple la comparaison entre la corruption et la mauvaise gestion. Sur ce point j'ajouterai que si la mauvaise gestion n'est pas toujours en rapport avec la corruption, la corruption elle, induit fatalement une mauvaise gestion. La définition de la corruption comme « abus de position publique » faite par Kaufmann (je suppose qu'il s'agit de Daniel Kaufmann, économiste à la Banque mondiale) nous plonge au cœur du sujet. De même que la distinction entre la « petite » et la « grande » corruption qu'il a faite s'avère utile dans la compréhension des effets du phénomène sur l'économie et/ou la société dans les pays du Tiers-monde. On notera que la grande corruption, qui implique les grandes entreprises et les gouvernements, a défrayé la chronique il y a peu, dans plusieurs pays occidentaux et en particulier en France, avec des affaires dites de rétro-commissions ou de financement illicites de partis politiques.

 

Si, comme cela a été démontré, la grande corruption a un impact assez limité sur les économies occidentales, elle a en revanche des effets dévastateurs dans le Tiers-monde, car elle induit une paralysie de l'économie et elle mine la confiance des investisseurs (cfr le phénomène « 10% » de commissions, devenu un secret de polichinelle dans plusieurs pays africains) C'est pourquoi d'ailleurs la « bonne gouvernance » est remise à l'ordre du jour et le classement des pays selon des indices évaluant le degré de corruption ou de transparence dans les transactions est proposé par plusieurs organismes. Dans le même ordre d'idées, le traité de l'OHADA, qui vise l'harmonisation du droit des affaires en Afrique, est un instrument « ad hoc » de la lutte contre la corruption. Quant à la petite corruption, celle qui implique l'administration et les citoyens, elle a impact économique et social majeur dans la mesure où les citoyens sont souvent démunis devant la puissance de l'administration. Ils sont ainsi livrés à la discrétion des fonctionnaires ou des préposés véreux. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que l'économie informelle garde une place considérable, tant elle constitue le recours des citoyens en mal de survie.

 

Cependant, les analyses ou théories de la corruption que vous présentez (libérales et anti-libérales) sont académiques et, bien que pertinentes, ne me semblent pas opératoires dans le contexte africain, et plus singulièrement congolais. En effet, les ressorts de la corruption sont divers en Afrique et ils nécessitent obligatoirement une approche pluridisciplinaire dans l'étude du phénomène. La mondialisation, la situation économique, le contexte politique, le contexte social et le mode de vie forment un ensemble qui défini les conditions dans lesquelles ce phénomène intervient ainsi que son importance (quantitative). La mondialisation accroit les échanges et met en rapport des acteurs devant influer les uns sur les autres. Ainsi ceux des pays où les règles sont moins vigoureuses (cas des pays d'Afrique) deviennent les « maillons faibles » de la chaîne globale, donc des corrompus.

 

La situation économique des pays africains demeure le vecteur principal de la corruption dans la mesure où la plupart de ces pays vivent au dessus de leurs moyens. La « richesse des nations » africaines ne leur permet pas encore de rémunérer décemment leurs fonctionnaires. Les P.I.B. sont si faibles que les budgets des états s'en ressentent.

Prenons le cas de la RDC, sont budget actuel (le plus élevé depuis que ce pays est indépendant) ne dépasse pas 6 milliards de dollars (à noter que le budget de la RDC est financé pour environ son tiers par l'aide extérieure) Le montant de ce budget est du même ordre que celui du Congo-Brazza qui dispose d'une population 17 fois inférieure en nombre à celle de la RDC. En clair, pour rémunérer leurs fonctionnaires, la RDC et le Congo-Brazza disposent du même budget, sauf que le Congo-Brazza a 17 fois moins de fonctionnaires ! Or l'administration d'un si vaste pays comme la RDC nécessite un grand nombre de fonctionnaires (Dimension de l'ancienne Europe occidentale) Dans ce contexte, comment s'étonner que le policier de la RDC ne gagne officiellement qu'environ 39 dollars. Allez lui demander de faire vivre sa famille avec cette somme dérisoire... Il en est ainsi de toute la fonction publique congolaise, même dans des secteurs stratégiques où les salaires sont encore considérablement faibles. Aussi, ne faut-il pas s'étonner que les fonctionnaires vivent d'expédients, autrement dit de la corruption qui devient ainsi incontournable... D'ailleurs, vous avez-vous-même pertinemment rappelé qu' « est corrompu celui qui profite de (sa) fonction pour s'enrichir au delà de sa rémunération légitime » Et pour cause...

 

Sur ce point, on ne doit pas se voiler la face : si notre croissance économique ne nous permet pas d'augmenter notre richesse, cette situation va perdurer car l'Etat ne pourra rémunérer qu'avec ce qu'il a (les chiffres sont têtus et impitoyables) De plus, on atteint le paroxysme du paradoxe lorsque les organisations financières internationales qui exigent l'éradication de la corruption, exigent en même temps le respect des équilibres budgétaires (en clair, de ne pas augmenter les salaires)

 

Au niveau des classes dirigeantes, le phénomène prend toute son importance, car s'il y a mauvaise gouvernance, la volatilité des maigres richesses de la nation ne pourra qu'aggraver la situation et compromettre tous les efforts de développement. Mais surtout, la classe dirigeante est appelée à repartir les richesses du pays, ses choix et ses priorités, ses stratégies politiques et sa capacité à maximiser les ressources détermineront l'avenir du pays. Or, ces dirigeants sont des hommes susceptibles de faiblesse, surtout en Afrique. En dehors de l'appât du gain et de la cupidité dont certains individus peuvent faire montre, une grande faiblesse provient de ce que l'on peut appeler le « fardeau » de la solidarité africaine. L'écrivain malien Moussa Konaté a récemment publié un livre très intéressant sur la sujet (« L'Afrique noire est-elle maudite ? », Paris, Fayard, 2010). Il explique comment le pacte de solidarité est « aussi incontestable qu'intangible » en Afrique. Ainsi, celui qui a reçu de sa famille, qui l'a élevé, « donnera à son tour », toute transgression pouvant porter « malédiction ». Aussi, des hommes qui occupent des positions éminentes se retrouvent avec un fardeau de solidarités important, la famille étant très élargie en Afrique, sans parler des « amis » et autres parasites. Le mode de vie en Afrique est un autre facteur qui pousse à la corruption lorsque par exemple on pratique la polygamie ou qu'on cède à la facilité d'entretenir des maîtresses. Ce mode de vie coûte très cher et on devient facilement corruptible, car les besoins matériels deviennent immenses, sans oublier la vanité et la mégalomanie...

 

Ce dernier aspect nous ramène à la dimension morale dans le phénomène. Lorsque la société est « en panne » sur le plan moral, les scrupules élémentaires n'existent plus. La réussite « à tout prix » et la facilité sont érigées en modèle. Dans certains cas, voler ou détourner sont même considérés comme des attitudes « courageuses », si pas « héroïques ». C'est ce qui est arrivé en RDC depuis l'époque de Mobutu et a marqué de son empreinte toute une génération. Cela est tellement vrai que la diaspora congolaise où qu'elle se trouve se singularise. En témoigne l'importance de sa population carcérale dans les pays du nord. On connaît très peu de compatriotes ne se livrant pas à un « coop » quelconque, parfois très bénin (papiers, allocations, petits larcins au quotidien etc...) Il ne s'agit pas de nous stigmatiser en tant que congolais, mais de faire un examen de conscience pour nous amener à admettre qu'il y a également quelque chose de « pourri » dans notre société. Aussi, nous devons nous atteler à la tâche de transmettre des valeurs positives à nos enfants, afin qu'ils puissent bâtir une société meilleure que la notre. C'est dire qu'on doit rester optimistes et faire de la lutte contre la corruption une affaire de tous et de chacun.

 

Quid de la « tolérance zéro » ? Je dirai que c'est une attitude politique. Par le passé Mobutu avait lui aussi stigmatisé le « mal zaïrois » et promis les foudres de la loi aux mauvais serviteurs de la nation. Mais cela n'avait été que de la velléité car son pouvoir était gangréné par ce mal. Or, la plupart des acteurs politiques du passé sont là. Se seraient-ils par un coup de baguette magique métamorphosés? Les conditions économiques et sociales restent précaires, offrant un terreau propice à la corruption, comme nous l'avons vu. Le corps social et les institutions sont rongés par ce mal. Les acteurs politiques étant les premiers à se livrer à ces pratiques, souvent jusque dans le périmètre "sacré"... L'éradiquer est un travail herculéen, d'aucuns diraient de Sisyphe, ce grec de la mythologie qui fut condamné à rouler une lourde pierre jusqu'en haut d'une colline et la pierre retombait à chaque fois... Il faut des circonstances exceptionnelles avec la réunion de plusieurs facteurs favorables que l'on ne peut obtenir qu'avec une volonté acharnée et une bonne gouvernance exemplaire. Il faut surtout tirer les leçons du passé et avoir les moyens de ses ambitions. Pas si sûr...



29/11/2010
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