Le Blog de Charles Kabuya

KIN AMBIANCE

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C'était un soir de la fraîche saison sèche. Sur mon smartphone connecté le mercure affichait 21 degrés à Léo Ouest (beaucoup d'applications utilisent encore l'ancienne dénomination coloniale de Léopoldville pour Kinshasa). C'est une température très basse pour les kinois, habitués à la canicule quasi permanente, si bien que beaucoup grelottent de froid, tandis que le rhume et la grippe se répandent à la manière d'une épidémie.
Mais ce "petit hiver" tropical me convient parfaitement. Outre qu'elle limite la transpiration, la fraîcheur a l'avantage de réduire l'activité des moustiques qui pullulent dans la ville à cause de l'insalubrité. Cela rend les soirées propices aux sorties de détente, d'autant plus qu'il ne pleut pas durant plusieurs mois.

 

Justement ce soir là je rentrais d'une journée d'activités professionnelles très intense. Il devait être 20h à peu près, les embouteillages qui paralysent les grands axes de la ville de Kinshasa battaient encore leur plein. C'est un moment qui requiert beaucoup de concentration sur la route. Peu de gens ayant réellement appris à conduire en Rdc, la conduite aux heures de pointe ressemble furieusement à une compétition d'autos tamponneuses, d'ailleurs cela se voit sur les cicatrices que portent 90% des véhicules de la capitale.

 

J'étais sur la longue avenue Kasavubu (du nom du premier président du Congo) qui longe plusieurs communes de la capitale. Pendant que je traversais la bouillante commune de Bandalungwa (Surnommée "Bandal c'est Paris" par ses jeunes habitants), je ne resistais pas au plaisir de profiter de la fraîcheur de la brise vesperale à travers la vitre baissée de ma voiture, ce malgré la cacophonie des klaxons et les musiques tonitruantes déversées par les dizaines de terrasses de débit de boissons qui bordent l'avenue dans cette commune attrayante. La compétition entre ces terrasses se fait à coups de décibels jusqu'au milieu de la nuit, alléchant les consommateurs autant que les étals en pleine rue sur lesquels rôtissent des carcasses de poulet et les échoppes où l'on grille de la viande de chèvre sur des grands barbecues artisanaux en fûts métalliques. Entre ces odeurs appétissantes et ces musiques assourdissantes, des jeunes et jolies kinoises bien apprêtées, et en tenues affriolantes, se pressent aux terrasses, ajoutant à ce tableau une touche d'ambiance irrésistible...

 

Les haut-parleurs tournés vers la rue déversent un flot continu de rumba, et surtout de musiques venues d'Afrique de l'ouest (Nigéria, Ghana, Côte d'ivoire...) Depuis que la diaspora congolaise persécute nos artistes en occident pour des raisons mesquines à caractère politique, la diffusion internationale de notre musique a été bridée. Nos jeunes dansent désormais sur les langoureux tubes venus d'ailleurs en Afrique, et dont les paroles ne sont ni plus morales, les rythmes ni moins lascifs et les danses ni moins suggestives que les nôtres...

 

À un moment donné, j'ai cru percevoir dans ce maelström des musiques un son qui se démarquait des autres. Une musique que je supposais ne pas intéresser les jeunes consommateurs installés sur les terrasses. C'était une chanson des eighties, "Sweet dream" d'Eurythmics. Le morceau arrivait à la fin et le Dj enchaîna avec un tube de Tina Turner. Conquis et surtout curieux, je me suis garé sur le bas côté pour essayer d'identifier la source de ce mixage de haut vol en plein quartier populaire de Bandal, où les jeunes artistes congolais comme Fally, Ferré, Héritier, Fabregas et le dernier né, Robinho, font la pluie et le beau temps. La terrasse repérée, je suis descendu de mon véhicule pour aller m'y installer et commander une bière. J'avais le temps, d'autant plus que les embouteillages jusqu'à l'entrée du quartier Macampagne où je me rendais sont légendaires.

 

Et je ne fus pas déçu. Le jeune et sympathique Dj repéra en moi l'authentique mélomane que je suis. Et il enchaîna un mix de tubes emblématiques. Tout y passait : Wham, Scorpions, Eagles, Laura Braningan, Stevie Wonder, Bob Marley, Fugees etc. J'en avais à satiété. Et dire que tout cela se passait à Bandal ! Je n'en revenai pas...

 

Avec le jeune Dj nous avons noué des contacts. À chaque fois que j'ai le temps, je passe le soir écouter du son à la terrasse. Très souvent j'y emmene des amis mélomanes et on savoure avec une pointe de nostalgie les tubes immortels autour d'un pot amical. Pourtant, il y a quelques mois je ne me voyais pas m'asseoir tout seul à une terrasse, au bord d'un boulevard, dans un quartier populaire. Il a fallu ce déclic que fut le talent de ce jeune Dj mixant une musique qui n'est pas de sa génération.

 

Fréquenter cette terrasse populaire m'a aussi donné l'opportunité d'observer "in situ" notre société et ses moeurs, la nuit kinoise et ses dangers. Surtout la vulnérabilité des jeunes filles qui écument les terrasses en quête d'une rencontre éphémère. Une nuit où je rentrais d'une veillée mortuaire, je me suis arrêté devant la terrasse pour décompresser mentalement après une journée exécrable. À côté de moi deux jeunes filles, plutôt jolies et sexy étaient attablées et sirotaient leurs bières en riant bruyamment. Il devait être minuit environ, les clients commençaient à se raréfier et les tables étaient clairsemées.

Soudain une petite voiture s'est garée devant la terrasse. C'était un de ces petits véhicules importés d'Asie qui font le Taxi à Kinshasa et que les kinois appellent Ketch (Ketch c'est par analogie à l'appellation donnée aux chaussures de sport en lingala, car ces voitures sont petites et ont la forme des baskets...) Il en est sorti 4 gaillards baraqués qui se sont attablés juste à côté des filles et on commandé plusieurs boissons. Ils avaient visiblement l'air heureux d'être ensemble et se parlaient sur un ton enjoué.

 

À les voir ainsi, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à l'insécurité qui règne à Kinshasa, notamment dans les transports. Les faux taxis Ketch abondent dans la ville et leurs méthodes sont bien connues: ils embarquent un client et en cours de trajet un faux client monte et le braque avec une arme. Ils le dépouillent et l'abandonnent dans un terrain vague. Leurs cibles préférées ce sont les femmes, qu'ils violent parfois...

 

Cette situation rend paranoïaques beaucoup de kinois, qui se méfient du coup des taxis, surtout la nuit. Aussi, j'ai commencé à me poser des questions sur eux: et s'ils étaient un gang de braqueurs avec leur voiture Ketch? Ils sont peut-être en train de savourer leur journée juteuse, ils sont peut-être en train de trinquer aux victimes qu'ils ont dépouillées aujourd'hui... Ils sont, ils sont...

 

Et mon inquiétude n'a fait que décupler lorsqu'ils ont offert des boissons à la table des deux filles. Contentes, ces dernières les ont vivement  remerciés. Puis l'un d'eux est venu à leur table pour les inviter à se joindre à eux. Je les voyais discuter (ou négocier) J'ai eu peur pour les filles. Et si ces gars voulaient se faire deux dernières victimes ou simplement s'offrir du plaisir en les violant? Il suffit qu'ils leur proposent de les raccompagner avec leur Ketch. Et si ? Et si?...

 

Un moment j'ai eu envie de prévenir discrètement les filles de ne pas suivre ces gars, que ce serait imprudent. Elles avaient l'air si jeunes, si naïves, presque l'âge de mes filles.

 

En me levant pour partir j'ai jeté un dernier coup d'oeil, elles étaient en train de rire avec l'un des gars.
Je suis peut-être devenu parano comme beaucoup de kinois...

 

Mais au fait, de quoi je me mêle?
KIN BY NIGHT, CHACUN SON DESTIN...

 

(C) Charles Kabuya

Crédit photo: Cheri Samba



01/09/2017
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