Le Blog de Charles Kabuya

COMPRENDRE LA CRISE POLITIQUE ACTUELLE EN RDC (Échange avec Albert Tcheta-Bampa)

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Il y a une combinaison des causes exogènes et internes, inhérentes à la pratique de la politique en République Démocratique du Congo. La compétition pour le pouvoir se joue sur une scène dramatique, avec en toile de fond la misère, la précarité et la violence des groupes armés que vivent les populations, notamment à l'est, et plus récemment au Bas-Congo et au Kasaï.


De fait, le pays a toujours été en crise politique depuis son accession à l'indépendance. On ne reviendra pas ici sur les péripéties politiques malheureuses qui ont conduit l'ancien Congo-Belge au chaos et à l'assassinat de son premier chef de gouvernement, Patrice Lumumba. On va placer le curseur au début des années 80 avec la montée en puissance de la contestation politique face au pouvoir de Mobutu, impulsée par l'Udps au départ.


Cette crise politique va s'installer durablement au moment de la Conférence Nationale Souveraine et s'institutionnaliser avec l'avènement du multipartisme, et surtout la naissance d'une société civile consciente et active. Cette lutte politique avait pour but d'arracher  la transition démocratique. De ce point de vue la Cns fut un échec, la transition pacifique restera bloquée par le pouvoir de l'époque et le vaudeville offert à la population par une classe politique cupide et décevante.

 

À la place le pays connaîtra une "transition forcée", par les armes de l'Afdl (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo), qui à son tour confisquera le pouvoir dans une tentative pour instaurer un nouvel ordre politique. L'Afdl a été victime de ses contradictions internes, principalement des forces allogènes qui la composaient. Le ressaisissement de LD Kabila lui a coûté la vie et valu au pays une guerre fratricide de plusieurs années, tandis que le "pays utile" était livré aux pillages des richesses naturelles par des forces étrangères...


Après l'implication de la Communauté internationale, les accords politiques ont permis la réunification du pays et la mise en place d'un ordre politique transitoire sous la houlette de J. Kabila. À noter que cette nouvelle transition a été, elle aussi, non exempte de crise politique car l'Udps a refusé de participer aux institutions.

 

De la même manière elle boycottera les premières élections générales en 2006, dont l'issue fut contestée par JP Bemba et son Mlc, déclenchant une guerre urbaine, furtive et non moins meurtrière en plein jour dans la capitale. Une crise en chasse une autre...


Ainsi les deux mandats électifs de J. Kabila ont été exercés dans la contestation. D'autant plus que l'Udps avait daigné (enfin!) abandonner la politique de la chaise vide et soutenu la candidature du patriarche E. Tshisekedi, tandis que l'opposition s'était présentée en ordre dispersé à un scrutin majoritaire à un tour (!). Résultat : victoire sur le fil de J. Kabila et contestation cette fois-ci de l'Udps, Tshisekedi s'autoproclamant président élu... Crise encore une fois...


La perspective de la fin du deuxième et dernier mandat constitutionnel de J. Kabila a ravivé encore plus les appétits. La compétition politique a pris une nouvelle tournure avec les ambitions affichées de certains cadres de la mouvance présidentielle. Conduits par le richissime ex gouverneur du Katanga, M. Katumbi, ils vont rejoindre l'opposition avec armes et bagages, comme le fit naguère une autre tête d'affiche de la MP, l'ambitieux V. Kamhere.


Quant à la MP, son avenir est suspendu au choix que fera le chef de l'état, arrivé fin mandat et ne pouvant plus constitutionnellement se représenter, sauf à recourir à un référendum pour changer une constitution verrouillée. Son mutisme a alimenté les soupçons de ses adversaires. Ils surferont sur la vague de la vindicte d'une population qui supporte depuis des années des conditions économiques et sociales miséreuses.


Après des manifestations violentes, et des morts déplorés, la Communauté internationale (encore elle...) a recommandé à travers une résolution de l'Onu la tenue d'un dialogue national afin de mettre fin à la dangereuse crise qui se profilait, car les moyens budgétaires n'avaient  pas été octroyés (?) par un pouvoir "désargenté" pour l'organisation des élections dans les délais constitutionnels.


Le premier dialogue, initié par le chef de l'état et soutenu par l'Union africaine sera boycotté par l'Udps et ses alliés. Malgré la participation de V. Kamhere et la nomination d'un gouvernement dirigé par l'opposant S. Badibanga, la crise politique va persister du fait du manque d'inclusivité, qui était par ailleurs indépendant de la volonté du facilitateur Edem Kodjo. Ce dernier fera l'expérience amère de l'inconstance et de l'inconscience des acteurs politiques congolais, déjà épinglés autrefois par l'ancien président sénégalais A. Wade pour manque d'amour pour le pays et défaut manifeste du sens de l'intérêt général...

Cause toujours Wade... crise toujours


Et on y va pour un second dialogue (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?)
Cette fois-ci la médiation est confiée aux évêques catholiques de la Conférence épiscopale (CENCO). Après moult passes d'armes, un accord est signé. Mais il doit être complété par un additif dit "Arrangements particuliers". C'est là que l'essentiel se passe : les nominations au gouvernement et aux différents organes d'accompagnement du processus de transition. C'est le blocage, la crise. "In cauda venenum..."


Et là, patatras! Le patriarche E. Tshisekedi, malade et considérablement affaibli, qui venait de rejoindre la Belgique pour un check-up médical, meurt subitement. Il était l'autorité tutélaire et la caution morale du Rassemblement de l'opposition.


Alors que sa dépouille n'est pas encore mise en terre avec les honneurs qu'il mérite, un marchandage qui ne dit pas son nom s'installe avec l'accord de la famille. Le but étant d'utiliser le poids symbolique du défunt pour parvenir à des objectifs politiques. Mais l'héritage politique du Sphinx divise. Des compagnons de la première heure s'insurgent contre la mainmise des nouveaux venus sur le parti, et surtout la tutelle qui semble s'exercer à travers une sorte d'OPA sur l'opposition, grâce aux billets verts des nouveaux alliés venus de la MP... Malaise, récusations et implosion du Rassop. Crise 


Ceci nous emmène au rôle des tireurs de ficelles. Ceux qui sont la cause externe de la crise politique. Il n'est un secret pour personne que le chef de l'état actuel n'est plus en odeur de sainteté auprès du triumvirat occidental: Usa, France et Belgique, auxquels s'ajoute le Royaume Uni. Oui, les mêmes qui ont laissé le rwandais P. Kagame, le burundais Nkuruziza ou le congolais de Brazza Sassou changer la constitution de leurs pays pour continuer à régner.


On les voit s'agiter derrière M. Katumbi, qui est clairement leur poulain. De même ont les voit entourer de bienveillance F. Tshisekedi, le dauphin apparent. La stratégie est classique : campagne de presse, lobbying intense aux Usa et à l'UE. Sans parler de l'étrange comportement de l'allié angolais qui joue à Ponce Pilate.

 

Sur le champ de bataille il y a d'un côté, les favoris des occidentaux, chouchous des chancelleries, disposant de relais médiatiques impressionnants et des bonnes grâces des puissants de ce monde. Mais sont-ils sincères entre-eux, n'ont-ils pas chacun un agenda caché? Les dissensions actuelles au sein du Rassop ne sont pas de nature à rassurer quant à leur capacité à gérer sereinement et efficacement le pays. Il faut redouter le jour où F. Tshisekedi se rendra compte qu'il a été manipulé, et en particulier le jour où les militants de l'Udps se rendront compte que leur parti a servi de marchepied à des ambitions venues d'ailleurs...


En face, la MP essaye de faire bonne figure, sachant qu'à l'usure il n'est pas évident de défendre un bilan, alors même que le contexte socio-économique est mauvais et que les indicateurs économiques replongent, sans parler de la dépréciation monétaire qui rend le quotidien pénible. L'exemple de la ville de Kinshasa, gérée par un cacique du parti présidentiel, qui croule sous les immondices et dont le réseau routier et la voirie sont dans un état de détérioration avancé est emblématique à cet effet.


Dans ce contexte il est difficile de rappeler le rôle du chef de l'état dans la réunification du pays et l'instauration de la paix sur 80% du territoire (malgré les récentes et insoutenables violences au Kasaï) et la réorganisation économique du pays dont les performances sur le plan macro-économique avaient été saluées par les institutions financières internationales avant la récente crise économique.


Face à ses adversaires pro-occidentaux, le camp présidentiel adopte une posture nationaliste, dans l'espoir de réveiller l'esprit patriotique que nous avons tous au fond de nous.


De ce qui précède on peut conclure que la crise actuelle est née de la compétition politique, plus trivialement des appétits du pouvoir et des ambitions des uns et des autres. Nulle part on ne voit des programmes politiques, la démagogie bat son plein, l'utilisation des frustrations populaires (et même de la haine largement partagée envers le chef de l'état et ses proches) est sans vergogne. C'est peut-être de bonne guerre, mais le peuple dans tout ça ?


Il est évoqué pour se donner une image de patriote poursuivant avec abnégation l'intérêt de la Nation. L'homme politique congolais est foncièrement démagogue, corrompu et il vise d'abord son intérêt et celui des siens. D'où la recrudescence des postures ethnicistes et de la pratique du népotisme dans l'administration des affaires publiques. Une classe politique médiocre ne peut conduire à l'émergence d'un pays.


Ainsi la crise actuelle est l'exacerbation logique de la crise immanente de la politique congolaise depuis plusieurs décennies.
Il y a un fil d'ariane qui relie la crise actuelle à celles du passé...



10/03/2017
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